Il y a deux types de personnes dans la vie.

Celles qui roulent des yeux quand leur père lance une joke.

Et celles qui roulent des yeux parce qu’elles sont devenues leur père.

Je fais malheureusement partie du deuxième groupe.

Je l’ai réalisé récemment lorsque j’ai demandé à la caissière du café si le muffin aux bleuets contenait vraiment des bleuets. Elle a répondu oui. J’ai répondu : « Bon, ils n’ont pas menti sur l’emballage. »

J’ai ri.

Elle non.

J’étais devenu un père sans même avoir besoin de porter des sandales avec des bas.

Les jokes de papa, ces blagues inoffensives qui provoquent davantage des soupirs que des éclats de rire, occupent une place étrange dans notre culture. Elles sont universellement reconnues, rarement admirées et pourtant impossibles à éradiquer.

Comme les pissenlits.

Ou les chaînes de courriels qui promettent le bonheur si on les transfère à dix personnes.

La joke de papa repose sur un principe simple :

Prendre le chemin le plus prévisible possible vers une chute. Plus elle est évidente, plus elle est efficace.

— Je vais chez le médecin.
— Pourquoi?
— Parce qu’il travaille là.

C’est tout.

Aucun génie comique.

Aucune subtilité.

Juste assez de vide pour qu’on entende le vent passer entre les neurones.

Et pourtant, ça fonctionne. Pas parce que c’est drôle. Parce que c’est un rituel.

Le père ne raconte pas une joke pour faire rire. Il raconte une joke pour rappeler qu’il est là. C’est une forme de communication affective déguisée en mauvais jeu de mots.

Les anthropologues devraient sérieusement s’intéresser au phénomène.

Dans toutes les familles, il existe ce moment où un père aperçoit une enseigne qui indique « Travaux en cours » et déclare :

« Ah ben, ils sont chanceux, ils ont du travail eux autres! »

Il sait très bien que personne ne va rire.

Il continue quand même.

C’est presque une vocation.

On pourrait croire que les jokes de papa sont nées avec les banlieues, les tondeuses à gazon et les barbecues au propane. Pourtant, elles existent probablement depuis que le premier humain a découvert qu’il pouvait faire un jeu de mots avec le nom d’un mammouth.

Les outils ont changé.

La mécanique est restée la même.

Aujourd’hui, Internet leur a offert une seconde jeunesse.

Les réseaux sociaux débordent de vidéos où des pères piègent leurs enfants avec des calembours d’une qualité douteuse.

Et les enfants réagissent toujours de la même manière : un mélange de honte, de résignation et d’amour.

Parce qu’au fond, c’est ça le secret.

Les jokes de papa ne cherchent pas à gagner un concours d’humour.

Elles cherchent à créer un moment.

Un moment minuscule, souvent ridicule, parfois gênant, mais qui finit par s’accumuler dans notre mémoire.

Des années plus tard, lorsqu’un parent n’est plus là ou que les enfants ont quitté la maison, ce ne sont pas nécessairement les grandes conversations philosophiques qui reviennent.

C’est souvent la même vieille blague racontée pour la millième fois.

Celle qu’on trouvait insupportable.

Celle qu’on connaît encore par cœur.

Et qu’on répète maintenant à notre tour.

C’est là que le cycle se referme.

Un matin, sans avertissement, vous entendez votre propre voix dire à quelqu’un qui transporte une boîte :

« Besoin d’un coup de main… ou de deux? »

Et soudainement, vous comprenez.

Les jokes de papa ne meurent jamais.

Elles se reproduisent. Comme une espèce invasive.m Mais une espèce invasive étonnamment attachante.