À l’ère des algorithmes, le mot influenceuse est souvent associé aux réseaux sociaux, aux collaborations commerciales et aux tendances qui se succèdent à un rythme effréné. Pourtant, il existe une autre forme d’influence, plus discrète, mais infiniment plus durable : celle des femmes qui façonnent notre manière de penser.
Au Québec, plusieurs femmes de plus de 70 ans continuent d’occuper cet espace essentiel. Elles ne cherchent pas à vendre un mode de vie. Elles proposent des idées. Elles interpellent, dérangent parfois, souvent nourrissent le débat public. Leur influence repose sur leur crédibilité, leur expérience et leur capacité à mettre des mots sur les grandes questions de notre époque.
À une période où la société québécoise est confrontée au vieillissement de sa population, aux bouleversements technologiques, aux transformations de la famille et aux enjeux identitaires, leur parole demeure étonnamment actuelle.

Janette Bertrand : continuer à parler de ce que les autres taisent
À plus de cent ans, Janette Bertrand reste une conscience collective. Sa présence médiatique est moins fréquente qu’autrefois, mais chacune de ses interventions trouve un écho important parce qu’elle refuse encore de contourner les sujets difficiles.
Elle poursuit sa réflexion sur le vieillissement, l’âgisme, la sexualité des aînés, le droit de mourir dans la dignité, la solitude et les relations humaines. Dans une société où l’espérance de vie s’allonge, elle pose une question fondamentale : comment vivre pleinement jusqu’au bout de son existence?
Sa plus grande influence réside sans doute dans sa capacité à normaliser les conversations que plusieurs hésitent encore à avoir. Elle contribue à faire évoluer le regard porté sur les personnes âgées, non pas comme des citoyens en retrait, mais comme des individus porteurs de désirs, de projets et d’une parole légitime.

Louise Latraverse : défendre la liberté d’être soi
Louise Latraverse continue d’incarner une forme de liberté intellectuelle devenue rare. Dans ses entrevues, ses conférences et ses écrits, elle refuse les étiquettes et les réponses toutes faites.
Elle s’intéresse à la création, au vieillissement, à la quête de sens et à l’importance de préserver sa curiosité. Son discours remet constamment en question l’idée qu’il existerait un âge où il faudrait cesser de créer, de rêver ou de prendre des risques.
À travers son regard d’artiste, elle rappelle que la culture demeure un outil essentiel pour comprendre le monde et résister à l’uniformisation de la pensée.

Jocelyne Robert : une référence dans un monde où les repères changent
Alors que les débats sur l’éducation sexuelle, le consentement, les identités de genre et les relations affectives occupent une place importante dans l’espace public, Jocelyne Robert demeure une voix recherchée.
Depuis des décennies, elle défend une approche humaniste de la sexualité fondée sur le respect, le dialogue et la connaissance de soi. Aujourd’hui encore, elle invite les parents, les éducateurs et les professionnels à privilégier l’écoute plutôt que le jugement.
Son influence dépasse largement la sexologie. Elle contribue à réfléchir à la place des émotions, de l’intimité et de la communication dans une société où les interactions passent de plus en plus par les écrans.

Danièle Henkel : remettre l’humain au cœur de l’économie
Dans un contexte marqué par les pénuries de main-d’œuvre, l’intelligence artificielle et les profondes transformations du monde du travail, Danièle Henkel continue de défendre un entrepreneuriat profondément humain.
Elle insiste sur l’importance du leadership bienveillant, de la confiance, de la diversité et de l’inclusion. Pour elle, la performance durable ne peut être dissociée du respect des personnes.
Son message trouve un écho particulier auprès des entrepreneurs qui cherchent à concilier croissance économique et responsabilité sociale. Elle rappelle qu’une entreprise se construit d’abord autour des relations humaines.

Sœur Angèle : transmettre bien plus que des recettes
Réduire Sœur Angèle à la cuisine serait passer à côté de son véritable apport. Depuis des décennies, elle défend une vision profondément humaniste de l’alimentation.
À une époque où l’isolement social progresse et où les repas sont souvent pris à la hâte, elle rappelle que cuisiner est un geste de transmission, de générosité et de solidarité.
Elle parle d’accueil, de partage intergénérationnel, de simplicité volontaire et de gratitude. Son influence dépasse largement les fourneaux : elle contribue à préserver une culture où le repas demeure un moment de rencontre.

Joséphine Bacon : porter la mémoire dans un monde qui accélère
Poète innue, traductrice et gardienne de la tradition orale, Joséphine Bacon exerce aujourd’hui une influence majeure dans les réflexions sur la réconciliation, la protection des langues autochtones et notre rapport au territoire.
À travers ses textes et ses conférences, elle rappelle que la mémoire n’est pas tournée vers le passé : elle éclaire les décisions que nous prenons aujourd’hui.
Dans un contexte de crise climatique, son regard sur le territoire, la lenteur et l’écoute de la nature résonne avec une force nouvelle. Elle invite les Québécois à repenser leur relation avec le vivant plutôt qu’à simplement exploiter les ressources.
Une influence qui ne cherche pas à convaincre, mais à éveiller
Ce qui unit ces femmes est moins leur parcours que leur manière d’habiter l’espace public. Elles n’interviennent pas pour créer la controverse ou alimenter les réseaux sociaux. Elles prennent la parole lorsqu’elles estiment avoir quelque chose d’essentiel à transmettre.
Leur influence repose sur une qualité devenue précieuse : la profondeur. Elles prennent le temps de réfléchir, de contextualiser et de nuancer. Elles acceptent la complexité d’un monde où les réponses simples sont souvent insuffisantes.
Dans une société saturée d’opinions instantanées, elles nous rappellent que la pensée se construit lentement, au fil de l’expérience, de la lecture, de l’écoute et du dialogue.
Les gardiennes d’une conversation collective
Le Québec vieillit. D’ici quelques années, près d’un Québécois sur trois aura plus de 65 ans. Cette réalité transforme notre rapport au travail, à la santé, à la culture et à la transmission.
Les femmes comme Janette Bertrand, Louise Latraverse, Jocelyne Robert, Danièle Henkel, Sœur Angèle et Joséphine Bacon occupent une place singulière dans cette transition. Elles démontrent que l’influence ne disparaît pas avec l’âge : elle se transforme. Elle devient moins spectaculaire, mais souvent plus essentielle.
Leurs interventions ne cherchent pas à imposer une vérité. Elles ouvrent des espaces de réflexion sur des enjeux qui concernent l’ensemble de la société : la dignité des aînés, la transmission des savoirs, la santé relationnelle, l’éthique du travail, le dialogue entre les cultures, la place de la mémoire et le sens que nous donnons au vivre-ensemble.
Dans une époque où l’attention se mesure en secondes, ces femmes nous offrent un autre modèle d’influence : celui d’une parole qui ne suit pas les tendances, mais qui traverse le temps parce qu’elle nous aide à mieux comprendre le monde et à mieux nous comprendre nous-mêmes.














