Se moquer d’une femme parce qu’elle a été agressée sexuellement à neuf ans!!! Où sommes-nous ?
Un groupe intitulé « Je n’aime pas Nathalie Simard » est devenu le théâtre de commentaires haineux, dont certains tournent en dérision les agressions sexuelles subies par la chanteuse durant son enfance. Ne pas aimer une artiste est un droit. Ne pas apprécier sa musique ou ses interventions publiques relève de la liberté de chacun.

Près de vingt ans après avoir dénoncé son agresseur, Nathalie Simard doit encore affronter des attaques visant son passé de victime. Cette fois, sur les réseaux sociaux. À croire que la cruauté est devenue un divertissement et que l’absence de limites constitue une forme de liberté.
On dit que notre société a progressé. On parle d’empathie, de respect, de bienveillance et de santé psychologique. On sensibilise les jeunes à l’intimidation. On encourage les victimes de violence sexuelle à briser le silence.
Puis on ouvre Facebook.
Et le vernis craque.
Mais ridiculiser une enfant de neuf ans agressée par un homme de 40 ans? Il faut complètement avoir perdu ses repères pour considérer une telle chose comme une plaisanterie.
La liberté d’expression n’est pas un permis de blesser. Et la cruauté ne devient pas de l’humour simplement parce que quelqu’un trouve le moyen d’en rire.
Vingt ans plus tard, la victime doit encore se défendre

En 2004, Nathalie Simard a publiquement dénoncé les agressions sexuelles commises par son ancien imprésario, Guy Cloutier. Elle n’était qu’une enfant lorsque ces violences ont commencé. Lui était un adulte qui occupait une position d’autorité dans sa vie.
Cette prise de parole de la chanteuse a exigé un énorme courage. Il lui a fallu affronter les conséquences de révélations aussi douloureuses que personnelles, puis apprendre à vivre avec une histoire qui ne lui a jamais appartenu par choix.
Et voilà qu’en 2026, certains trouvent encore le moyen de transformer ce traumatisme en objet de dérision. Comme si la souffrance avait une date d’expiration. Comme si, après deux décennies, une victime devait avoir tout surmonté, tout pardonné et tout oublié pour éviter de déranger ceux qui préfèrent rire. Le plus révoltant n’est pas simplement que Nathalie Simard soit la cible d’insultes. C’est que son statut de victime devienne lui-même un motif de moquerie.
Elle a pourtant le droit de raconter son histoire. Le droit de dénoncer les violences qu’elle a subies. Le droit de poursuivre sa vie sans être constamment ramenée à ce qu’un adulte lui a fait subir lorsqu’elle était enfant. Elle a surtout le droit de ne pas voir son enfance transformée en spectacle par des inconnus qui, bien souvent, n’auraient probablement pas le courage de lui tenir les mêmes propos en face.
Derrière l’écran, le courage est parfois bien bon marché
Les réseaux sociaux ont donné la parole à des millions de personnes. C’est l’un de leurs grands mérites. Mais ils ont aussi offert une tribune à la méchanceté gratuite, à l’humiliation publique et à cette étrange illusion selon laquelle tout peut être dit, à n’importe qui, sans conséquence.
Un écran, un clavier, un clic. Et certains se prennent pour des humoristes, des juges ou des justiciers. Ils publient une insulte, partagent une moquerie, ajoutent leur commentaire méprisant, puis passent à autre chose. Mission accomplie, semblent-ils penser. La personne visée, elle, doit encaisser.
La cruauté numérique possède un avantage considérable pour ceux qui la pratiquent : elle permet de blesser sans avoir à regarder sa victime dans les yeux. Pas besoin d’entendre sa voix, de voir sa détresse ni de mesurer les répercussions de ses gestes. Il suffit ensuite de parler de liberté d’expression.Pourtant, les mots ont un poids. Lorsqu’ils servent à humilier une victime d’agression sexuelle, ils contribuent à perpétuer une logique profondément injuste : celle qui consiste à faire subir une nouvelle violence à la personne qui a déjà été agressée. Comme si la victime devait non seulement porter les blessures du passé, mais aussi se justifier de les avoir vécues.
La haine ne s’arrête pas à l’écran
Le cas de Nathalie Simard est particulièrement frappant parce qu’il concerne une personnalité connue. Mais le phénomène dépasse largement le monde du spectacle. La professeure Ghayda Hassan, spécialiste de la radicalisation, rappelle dans Le journal de Montréal que les discours haineux ciblent notamment les femmes, les personnes racisées, les personnes trans et les minorités religieuses.
Les personnalités publiques disposent parfois d’une tribune pour dénoncer les attaques qu’elles subissent. Mais combien de personnes vivent la même chose dans l’anonymat? Combien de victimes encaissent les insultes sans pouvoir compter sur une vague de soutien? Combien finissent par se taire, convaincues que personne ne les défendra? Pour chaque scandale qui fait les manchettes, combien d’humiliations passent inaperçues? Combien de personnes finissent par intérioriser la violence qu’elles subissent?
Il serait rassurant de croire qu’il suffit de bloquer un compte ou de fermer une page pour régler le problème. Ce serait aussi naïf.
Les plateformes numériques favorisent la circulation de contenus qui suscitent des réactions. La colère, la controverse et l’indignation attirent l’attention. Les propos les plus agressifs peuvent ainsi gagner une visibilité considérable, tandis que les personnes visées doivent composer avec les conséquences de cette exposition. Qui intervient? Qui assume ses responsabilités? Et pourquoi faut-il parfois attendre qu’une affaire devienne publique pour que des mesures soient prises?
Ce qui est inacceptable dans la vie quotidienne ne devient pas acceptable derrière un écran. Et ce qui blesse une personne ne devient pas anodin parce que des centaines d’autres assistent à la scène.
Nathalie Simard prend la parole pour celles qui se taisent encore
La chanteuse a décidé de faire entendre sa voix pour les victimes qui portent toujours les blessures de leur enfance.
« Ce n’est plus une question d’opinion. C’est une question d’humanité, de respect et de dignité », a-t-elle écrit.
Tout est là.

On peut ne pas aimer Nathalie Simard. On peut critiquer son travail, ses choix ou ses interventions publiques. La notoriété ne met personne à l’abri de la critique. Mais son histoire personnelle n’est pas une invitation à l’humiliation. Les violences qu’elle a subies ne constituent ni un sujet de plaisanterie ni une matière première pour divertir des internautes en mal d’attention. En prenant la parole, elle rappelle une vérité essentielle : derrière chaque histoire d’agression sexuelle, il y a une personne, une vie et des conséquences qui ne disparaissent pas simplement parce que le public est passé à autre chose.
Sa publication a suscité une vague de soutien. De nombreux internautes et plusieurs personnalités québécoises lui ont témoigné leur solidarité. Selon les informations rapportées par les médias, le groupe Facebook et le compte d’une internaute impliquée ont été fermés. Nathalie Simard a également porté plainte.
Cette mobilisation est encourageante. Mais elle ne devrait pas être nécessaire pour rappeler une règle élémentaire : on ne ridiculise pas une enfant agressée. Ni en 2004, ni en 2026, JAMAIS !
Un autre scandale, c’est notre tolérance
Nous aimons croire que nous avons progressé. Nous encourageons les victimes à dénoncer les violences sexuelles. Nous leur répétons qu’elles ne sont pas responsables des gestes commis contre elles. Nous affirmons vouloir leur offrir un environnement où elles peuvent parler sans craindre d’être jugées. Mais lorsqu’elles prennent la parole, certaines deviennent la cible de nouvelles humiliations.
Voilà le paradoxe.
On leur demande de briser le silence, sans leur garantir qu’elles seront accueillies avec respect. On les encourage à témoigner, puis on commente leur histoire comme s’il s’agissait d’un spectacle. On leur dit qu’elles ne sont pas seules, avant de les abandonner aux attaques d’inconnus. Il y a là une hypocrisie qu’il serait temps de regarder en face. Une société ne se mesure pas uniquement aux discours qu’elle tient sur la dignité humaine. Elle se révèle aussi dans les comportements qu’elle tolère, les abus qu’elle banalise et les personnes qu’elle choisit de défendre.
Le véritable test n’est pas de savoir si nous applaudissons une victime lorsqu’elle raconte son histoire. C’est de voir comment nous réagissons lorsque d’autres décident de s’en moquer. Il ne suffit donc pas de déplorer la dégradation des échanges sur les réseaux sociaux. Il faut aussi s’interroger sur notre propre tolérance à l’égard de la haine, sur la responsabilité des plateformes et sur la facilité avec laquelle l’humiliation devient un spectacle collectif.
Car lorsqu’on peut rire d’une enfant agressée sans même s’interroger sur sa souffrance, le problème dépasse largement quelques commentaires ignobles. Il révèle une inquiétante banalisation de la cruauté.
Au fond, la question n’est pas de savoir si Nathalie Simard mérite notre sympathie. C’est de savoir ce que nous sommes devenus si la souffrance d’une enfant peut nous faire rire.
Et si certains persistent à confondre liberté d’expression et droit à l’humiliation, rappelons-leur ceci : le problème n’est pas que nous soyons devenus incapables de rire de tout, le problème, c’est qu’il y a encore des gens qui ont besoin de rabaisser une victime pour se donner l’impression d’être quelqu’un.
par Katja Prpic

















