Johanne a 74 ans. Elle est grand-mère, elle jardine, elle est généreuse avec ses proches. Rien, de l’extérieur, ne laisse deviner ce qu’elle porte depuis soixante-cinq ans.
Un jour, dans une épicerie, elle agrippe la main de sa fille sans avertissement. Son souffle se coupe, ses yeux s’élargissent. Au bout de la rangée : un homme roux. Un inconnu. Sa fille ne comprend pas tout de suite. Puis Johanne bégaie quelques mots.
Son agresseur était roux.
Un homme roux dans une épicerie. Et le corps de Johanne n’a pas oublié.

Une mémoire qui « revit » et ne vieillit pas
Un souvenir traumatique n’est pas rangé comme les autres. Il reste intact, non digéré, aussi actif qu’au premier jour. Une odeur, une silhouette, un angle de lumière suffisent à le réactiver, et le cerveau réagit comme si la menace était présente, maintenant, réelle.
Ce que Johanne a longtemps pris pour une faiblesse, ou une incapacité à « passer à autre chose » comme certains le lui ont reproché, est un mécanisme psychologique bien documenté. Pour les personnes ayant vécu de la violence sexuelle, ce mécanisme peut traverser une vie entière sans jamais être nommé. Des décennies à contourner certains lieux, certaines situations, sans savoir pourquoi.
Le silence qui blesse deux fois

Dans l’entourage de Johanne, certains se doutaient. Personne n’a posé de questions. Personne n’a agi. Cette absence a produit une conviction tenace : si personne n’est intervenu, c’est que je ne valais pas la peine qu’on le fasse.
C’est une blessure dans la blessure. Elle peut traverser des dizaines d’années sans s’altérer.
Quand Johanne a appelé La Traversée, elle a dit : « Je ne veux pas prendre la place d’une plus jeune. J’ai réussi à vivre ma vie comme ça, je peux bien la finir comme ça. »
Ce qu’elle voulait, c’était faire la paix. Ne pas mourir avec ce poids-là.
Elle en avait le droit. Et il n’était pas trop tard.
À La Traversée, nous recevons des femmes et des hommes, des personnes de tout genre de 70, 80 ans qui portent ce poids depuis aussi longtemps qu’elles se souviennent. Certaines n’ont jamais mis de mots sur ce qu’elles ont vécu. D’autres croyaient que le moment de s’en occuper était passé.
Elles avaient tort. Il n’est jamais trop tard pour se réparer.
Nous voulons mieux comprendre
La Traversée mène actuellement une recherche intitulée Mieux vieillir après la violence sexuelle, financée par la Fondation Mirella et Lino Saputo. Nous cherchons à mieux comprendre les expériences des personnes de 65 ans et plus qui ont vécu de la
violence sexuelle, pour améliorer les services qui leur sont offerts et lever les obstacles qui les en éloignent.
Au Québec, 1 femme sur 3 et 1 homme sur 6 déclarent avoir vécu de la violence sexuelle. Ce sont les cas déclarés. Beaucoup n’en ont jamais parlé à personne.
Si vous avez vécu de la violence sexuelle, à n’importe quel moment de votre vie, votre expérience compte. Votre témoignage, anonyme et confidentiel, peut contribuer à changer les choses pour des dizaines de milliers de Québécoises et de Québécois.
Le questionnaire prend environ 10 minutes. Il est accessible à l’adresse suivante :
https://www.latraversee.qc.ca/questionnaire
La Traversée offre des services psychosociaux et psychothérapeutiques gratuits aux personnes de la Montérégie ayant vécu de la violence sexuelle, peu importe leur âge.
450-465-5263 | services@latraversee.qc.ca | www.latraversee.qc.ca

article de Christine Vilcocq,
Gérontologue et directrice générale de La Traversée






















